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UE 2020: A quand une PAC à la hauteur de l’urgence écologique ?

Les orientations de la Politique agricole commune de l’UE post-2020 sont en cours d’élaboration par les pays membres, la Commission et le Parlement Européen. Entre préoccupations écologiques, détresse des agriculteurs et agricultrices, et sortie imminente de l’UE pour le Royaume-Uni, les enjeux de ces négociations sont colossaux. L’AVF a décrypté ce qui s’y joue pour l’environnement, les animaux et notre santé, et vous propose ci-dessous son analyse.

par Sarah Champagne - 14 janvier 2020

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe cherche à se reconstruire économiquement et à remédier à sa dépendance alimentaire. C’est ainsi qu’est créée la PAC, élaborée en 1957 par le Traité de Rome et entrée en vigueur en 1962, dans le but d’améliorer la productivité des rendements et d’assurer la sécurité alimentaire européenne. La PAC est l’un des dossiers majeurs de l’Union, puisqu’elle représente à elle seule 43% du budget total de l’UE, et que les décisions prises lors de sa phase de négociation ont un fort impact social, économique et environnemental. Son action se décline en deux piliers principaux : la productivité agricole et, depuis 2000, l’aide au développement rural. Or, selon les choix d’orientation décidés par les États-membres, les implications de ces deux piliers pour la vie quotidienne des citoyens et pour la biodiversité sont très variables.

Des chiffres aberrants

En 2019, les revenus des agriculteurs et agricultrices françaiᐧses proviennent en moyenne à 100% des aides financières comprises dans la PAC, et cependant ils et elles sont plus de 20% à vivre sous le seuil de pauvreté. Cela signifie que les métiers du secteur agricole, qui sont essentiels à notre survie – comment mener nos vies modernes bien remplies et dynamiques si les ressources alimentaires disponibles sont insuffisantes? – ne sont aujourd’hui plus viables par eux-mêmes, et cela pose un sérieux problème.

Par ailleurs, notre modèle agricole est insoutenable d’un point de vue écologique : nous consommons toujours plus de viande, et pourtant les produits carnés et dérivés (oeufs, produits laitiers…) sont responsables de 91% de la déforestation en Amazonie et d’⅓ des émissions de gaz à effet de serre.  Alors que le dérèglement climatique et la raréfaction des ressources s’accélèrent, plus de 70% de la viande consommée hors-domicile est importée, et le coût en eau virtuelle (celle nécessaire à la production et à l’exportation) d’un menu européen standard est de… 12 000 L. De plus, l’agriculture intensive, qui carbure aux pesticides et aux OGM, contribue fortement à la pollution des eaux en Europe. On est donc très loin d’atteindre les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, et encore plus le seuil de 2 degrés, visés par l’accord de Paris en 2015!

Un impact sanitaire non négligeable

Que ton aliment soit ta seule médecine”, recommandait Hippocrate. Cette remarque de bon sens contraste malheureusement très fortement avec la situation actuelle : la viande a des conséquences dramatiques sur notre santé, et la viande rouge est classée dans la liste des produits cancérigènes de l’OMS depuis 2015. De plus, au niveau européen, les animaux d’élevage consomment davantage d’antibiotiques que les humains (!). Cela renforce le phénomène d’antibiorésistance au sein des populations animales et donc humaines (puisque nous consommons ces animaux), ce qui constitue l’une des plus grandes menaces pour la santé et la sécurité alimentaire d’après l’OMS. Face à ces constats alarmants, il est logique (et sain!) d’attendre des actions fortes de la part de la Commission européenne, notamment pour réformer la PAC. L’AVF a mené son enquête, et il faut avouer que pour le moment, les résultats des négociations nous déçoivent un peu…

Une agriculture “2.0.” ?

Si sur le papier, les institutions européennes semblent déterminées à s’attaquer aux problèmes environnementaux et socio-économiques de la PAC, concrètement, pour le moment les propositions manquent  de substance. Un “changement radical” est annoncé, qui consiste d’une part à revitaliser les zones rurales en y renforçant l’accès au digital, et à améliorer la productivité agricole par le recours à l’intelligence artificielle. D’autre part, le projet prévoit d’instaurer des “plans stratégiques nationaux” accordant une plus grande marge de manoeuvre aux États-membres. Ces deux volets ont certes des avantages indéniables : l’isolement des zones rurales européennes est un vrai problème, et il est souvent bien compliqué de mettre tous les États-membres d’accord sur les politiques communes. Cependant, comment croire sincèrement que la technologie suffira à résoudre les problèmes complexes auxquels sont confrontées les campagnes ? Comment ne pas voir qu’en plus d’être très énergivores (20 à 50% de la consommation totale d’électricité mondiale d’ici 2030 selon le rapport Villani), les technologies numériques ont aussi indirectement un impact négatif sur l’environnement si elles sont utilisées à des fins de productivité et de croissance ? Enfin, il a été pointé du doigt par plusieurs organisations que cette flexibilité accordée aux États-membres sur la PAC affaiblit de facto les protections économiques dont bénéficient les agriculteurs·trices, ainsi que les contraintes en matière environnementale établies et garanties par une PAC uniforme s’appliquant à tous les États-membres.

Par ailleurs, la sortie du Royaume-Uni de l’Union fait peser la menace de coupes budgétaires importantes : le think-tank Farm Europe a estimé que le budget de la PAC diminuerait de 5 à 6,5% après le Brexit, le Royaume-Uni en étant l’un des plus gros contributeurs. En tenant compte d’autres facteurs tels que l’inflation, Agriculture Stratégies estime pour sa part que cette baisse atteindrait 16%. Alors que des grandes puissances comme les États-Unis, la Chine, le Brésil et l’Inde augmentent, elles, la part de leur budget allouée à l’agriculture et tendent vers le protectionnisme économique, ne serait-il pas plus judicieux pour l’UE de faire de même si elle veut garder une place de choix sur le marché agricole mondial ?

Une seule solution durable : aller vers le végétal et l’agro-écologie

En juillet dernier, l’actuelle présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, affirmait sa volonté de faire de l’Europe le premier continent  climatiquement neutre à l’horizon 2050, et présentait pour cela son plan pour un “Green New Deal”. Le détail des mesures reste encore à préciser, mais une chose est sûre : si l’UE compte réellement atteindre ces objectifs, le projet de PAC post-2020 n’est pas du tout à la hauteur, comme l’a d’ailleurs souligné la Commission Environnement du Parlement européen dans son rapport de février 2019. Alors que faire ?

Plusieurs pistes sont envisageables. Certaines demandent un investissement financier et humain important, mais d’autres sont relativement faciles à mettre en œuvre. On peut tout d’abord activer un levier fiscal, en harmonisant les taux de TVA sur les produits carnés avec ceux sur les produits végétaux. Saviez-vous qu’en Pologne par exemple, la viande n’est taxée qu’à 5% alors que les alternatives végétales le sont à 23%? Dans la même veine, pourquoi ne pas réformer le Soutien Couplé Facultatif, l’une des aides comprises dans la PAC mais qui, à l’heure actuelle, bénéficie à 44% au secteur “boeuf et veau”, à 21% à celui des produits laitiers et à seulement 15% aux fruits, légumes et légumineuses ?

La Commission Environnement du Parlement Européen et la plateforme Pour une autre PAC préconisent par ailleurs d’attribuer au moins 40% du budget du premier pilier à la lutte contre les dérèglements climatiques, en valorisant et en rémunérant davantage les exploitations favorables à la biodiversité telles que les agricultures bio, en polyculture ou végétales. Cette part du budget, ainsi qu’une part conséquente du deuxième pilier, devraient également venir soutenir la reconversion des agriculteurs-trices vers la production végétale, beaucoup plus durable pour des raisons aussi bien écologiques que socio-économiques : elle favorise en effet l’emploi local, contribue à régénérer les sols et participe de ce fait à la revitalisation des zones rurales.

L’UE doit par ailleurs imposer dès maintenant des critères stricts en matière de libre-échange, de manière à empêcher la signature de tout accord défavorable aux paysan-nes de l’UE et des pays du Sud, à la condition animale, à la santé humaine et à la biodiversité.

Bref, pour s’assurer de la durabilité de la PAC, il importe de débloquer un budget conséquent en faveur d’une agriculture végétale et écologique, et d’encourager pour cela les pouvoirs publics à corriger les dysfonctionnements du marché. Pour tenir ses engagements, encore faut-il y mettre du sien, en l’occurrence des moyens structurels et financiers. C’est d’ailleurs tout l’objet du “New Deal” au sens de Franklin Roosevelt. Reste à savoir si Ursula von der Leyen s’en tiendra aux mots, ou si elle ira plus loin ; auquel cas, la PAC subira une mini-révolution interne, et ce sera tant mieux pour la planète.